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[Interview] Michel Guisembert – Président de WorldSkills France

Interview Michel Guisembert

Depuis près de 70 ans, ont lieu les Olympiades des métiers, une compétition amenée en France par les Compagnons du Devoir. Une année sur deux, des jeunes du monde entier s’affrontent au cours d’épreuves visant l’excellence et le dépassement de soi. Lors des dernières éditions, les représentants français se sont particulièrement illustrés dans les secteurs de la plomberie, du chauffage et du génie climatique. Retour en détail sur cette compétition avec Michel Guisembert, le président de WorldSkills France. Il a lui-même fait le Tour de France en tant que mécanicien de précision, avant d’effectuer l’ensemble de sa carrière dans le secteur de l’industrie, puis dans le social.

Parlez-nous des Olympiades des Métiers. Comment est née cette compétition ?

Les Olympiades des Métiers sont nées en 1947, au sortir de la seconde Guerre mondiale, en Espagne. Déjà à cette époque, les Espagnols – comme d’autres nations – se rendaient compte que les jeunes ne venaient plus naturellement vers les métiers. L’enjeu : imaginer un moyen de magnifier leur intérêt pour les métiers. Pour ce faire, une compétition a été inventée : les Olympiades des Métiers, ou WorldSkills. Elle s’adresse aux jeunes de moins de 23 ans, et a lieu tous les deux ans devant un public, sur la base des Jeux Olympiques (défilé de présentation des équipes nationales, épreuves, cérémonies de remise des médailles…). Parti de l’Espagne, ce mouvement est aujourd’hui international : 76 pays disputent désormais la compétition.

Si les Olympiades de Métiers se sont répandues à travers le monde, leur but reste le même : proposer une compétition à des jeunes qui représentent leur nation et qui pratiquent leur métier dans l’excellence. Il s’agit avant tout de valoriser les métiers et de permettre aux jeunes de parler aux jeunes afin de les renseigner et de les inspirer.

Cette compétition a été introduite en France dès 1953 par les Compagnons du Devoir, qui représentaient l’Hexagone à l’international jusque-là. En 1990, ils ont ensuite créé le Comité Français des Olympiades des Métiers (COFOM). Celui-ci est aujourd’hui composé de 5 ministères et l’ensemble des organisations professionnelles (MEDEF, UPA, CGPME, CAPEB, Fédération française du bâtiment, UIMM, Jardiniers paysagistes, Assemblée des régions de France, Compagnons du Devoir…) sont représentées dans le conseil d’administration. WorldSkills France est une belle et grande organisation qui fonctionne grâce à l’énergie et à l’implication de 9 permanents et plus de 4 000 bénévoles. Créer une compétition de cette ampleur implique un engagement énorme de la part de personnes de l’ombre qui donnent de leur temps et de leur passion, qui transmettent leurs compétences, qui mettent à disposition des locaux, des matériaux, des outils, des machines…

olympiades des métiers

Les Olympiades des métiers existent depuis près de 70 ans. Comment ont-t-elles évolué avec le temps ?

À l’origine, les Olympiades des Métiers étaient une compétition plutôt d’inspiration et de culture européenne ; aujourd’hui, nous sommes dans une culture mondialisée. Dans les années 90, l’entrée des pays d’Asie a modifié considérablement l’appréhension de la compétition. Pour qu’il y ait compétition mondiale, 12 pays doivent être d’accord sur la définition d’un métier et la représentation d’un sujet. Par exemple, pendant de nombreuses années, le métier de boulanger n’existait pas sur le plan mondial. En effet, le quota des 12 pays ayant la même définition et la même conception de ce métier n’était pas atteint.

Également, les nouvelles techniques, les nouvelles technologies et le numérique ont fondamentalement modifié les métiers, et donc la compétition. Par exemple, le métier de tourneur a complètement changé, comme les secteurs de la maintenance aéronautique, du webdesign… Cela s’explique par le fait que le mouvement WorldSkills est ancré dans l’activité réelle et répond à de vrais enjeux de l’activité économique actuelle.

Dès 1947, les Espagnols ont réussi un tour de force extraordinaire en mettant en compétition 500 jeunes, autour de 15 métiers. En 1953, la France a envoyé deux jeunes aux WorldSkills : un serrurier et un menuisier. À titre de comparaison, plus de 8 500 spectateurs, dont 450 français, ont supporté les 1 230 jeunes en compétition, dont 45 représentants de l’Hexagone, lors de la dernière édition qui s’est déroulée à Sao Paulo en août 2015.

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Expliquez-nous comment se déroule la compétition plus précisément en vous basant sur la dernière édition par exemple. Quelles sont les conditions pour y participer ?

D’abord, des sélections régionales ont été organisées par les conseils régionaux et l’ensemble des organisations professionnelles. Plus de 7 500 jeunes, de moins de 23 ans (au jour de la compétition internationale) se sont inscrits, dans 50 métiers. Parmi eux, un champion a été désigné par métier et par région, constituant ainsi les équipes régionales, soit 750 jeunes. Ces dernières se sont affrontées en janvier 2015 à Strasbourg à l’occasion des finales nationales pendant 3 jours, devant plus de 75 000 visiteurs. Les médaillés (d’or ou d’argent) ont ensuite été préparés par WorldSkills France pendant plusieurs mois. En août 2015, les 45 membres de l’Équipe de France sont partis disputer la compétition mondiale face à 59 autres pays.

La France n’est pas représentée dans tous les métiers : il s’agit en effet de répondre aux besoins spécifiques d’un pays. Également, il n’est pas question de faire miroiter aux jeunes des débouchés dans une branche qui est en réalité une impasse.

Participer aux Olympiades des Métiers implique un énorme investissement personnel de la part des jeunes. Cela nécessite un soutien solide de la part de la famille, des représentants de l’éducation, des professionnels… C’est là toute la beauté des Olympiades pour moi : ce n’est pas un individu qui concourt pour une médaille, mais tout un ensemble qui se crée autour de lui pour lui permettre d’aller au maximum de ses possibilités.

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Parmi les métiers représentés dans le Bâtiment et les Travaux Publics, la plomberie et le chauffage. Comment cette discipline évolue-t-elle selon vous ?

Depuis plusieurs décennies, la France est bien placée en ce qui concerne les métiers du bâtiment. C’est un secteur en pleine évolution, mais sur le plan mondial, les choses n’avancent pas assez vite. La plupart des nations, lorsqu’elles pratiquent la plomberie et le chauffage, sont toujours très attirées par les métaux traditionnels. On va de plus en plus vers des solutions techniques et technologiques plus avancées, notamment avec l’apport de l’informatique sur les systèmes énergétiques. Ce métier, au plan international, a pris un peu de retard, mais il devrait rapidement prendre de l’ampleur. En effet, nous sommes désormais davantage axés sur la maîtrise des consommations énergétiques et l’usage des différentes énergies, autres que fossiles.

Ce retard constaté vient peut-être d’un décalage des systèmes de formation des différents pays avec la réalité des métiers. C’est d’ailleurs un sujet de réflexion des commissions techniques de WorldSkills International. Les Olympiades des Métiers servent aussi à cela : c’est un formidable observatoire mondial de la formation professionnelle et des compétences.

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Comment se positionne la France sur cette discipline par rapport aux autres pays d’Europe, du monde ?

La France est relativement bien placée sur la scène mondiale : à Sao Paulo, le représentant français a obtenu la médaille de bronze. Les représentants en plomberie et chauffage de l’Hexagone sont fréquemment dans le haut du tableau mondial. C’est un indicateur très positif pour les jeunes qui envisagent de se tourner vers ces métiers ou qui ont déjà commencé leur formation. Je suis très confiant pour l’avenir des métiers liés à l’énergie.

Je rêve que, dans chacune des régions françaises (9 dans l’Hexagone, 4 Outre-mer), il y ait une (prise de) conscience, de manière à ce que tous les deux ans – au moins -, il y ait une véritable fête de la jeunesse. Les Olympiades des Métiers peuvent constituer un support à ce mouvement. Cela permettrait à de nombreux jeunes d’avoir de véritables perspectives dans des métiers d’avenir. La France a la capacité de se ressaisir et de reconquérir des marchés ; le mouvement WorldSkills est l’un des leviers pour y parvenir.

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Les missions de WorldSkills France au quotidien
D’abord, nous avons un rôle fédérateur. Il n’existe pas aujourd’hui d’organisation qui réunit en son sein toutes les forces économiques, politiques et sociales. Nous sommes tous unanimes : pour porter ensemble cette action, vitale pour notre pays, en faveur des jeunes. WorldSkills France est aussi le garant de l’objectif et du but premier des Olympiades. Nous sommes co-organisateurs des sélections régionales et des finales nationales. Nous organisons la préparation de l’Équipe de France du point de vue professionnel, psychologique, physique… Et bien sûr, nous représentons la France auprès de WorldSkills International. Aujourd’hui, alors qu’il est difficile de parler de la jeunesse qui va bien, qui travaille, WorldSkills porte un concept lié à la jeunesse et au métier, un cercle vertueux qui entraîne bon nombre de personnes.

◈ Découvrez également l’interview de Thibault Dubus, délégué technique auprès de WorldSkills France ◈