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[Interview] Thibault Dubus – Délégué Technique auprès de WorldSkills France

Thibault Dubus WorldSkills

Thibault Dubus est plombier-chauffagiste de formation. Il a appris son métier chez les Compagnons du devoir, puis a rejoint le centre de formation de Strasbourg. C’est alors qu’il a découvert les Olympiades des Métiers et est devenu responsable d’institut. Sa vocation : travailler sur l’évolution des métiers et réfléchir aux formations pour répondre aux besoins de demain. Il a participé en tant qu’expert en plomberie à la WorldSkills Competition de Calgary (2009), puis comme délégué technique à ceux de Londres (2011), Leipzig (2013) et Sao Paulo (2015). L’année prochaine, Abu Dhabi sera sa dernière destination WorldSkills, puisqu’il achèvera son 2e mandat et a décidé de se consacrer à son entreprise de plomberie-chauffage.

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L’année prochaine aura lieu la 44e Olympiade des Métiers. Quels changements sont à l’ordre du jour ?

S’il s’agit toujours de trouver des standards de formation professionnelle et de pratique des métiers dans l’excellence, chaque compétition est particulière. WorldSkills International évolue beaucoup au niveau du process de compétition afin de s’améliorer et se professionnaliser. Au fur et à mesure que de nouveaux pays adhèrent et participent à la compétition, entrent en jeu les approches culturelles.
Le nombre de pays évoluant à la hausse, les enjeux augmentent tout autant. WorldSkills doit donc se protéger de tout type de tricherie, qui pourrait trahir l’esprit de la compétition. À Abu Dhabi, des nouveautés interviendront sur la méthode de correction et sur la saisie des notes. En effet, jusqu’alors, la note finale résultait d’une notation objective et d’une notation subjective. Nous avons constaté que cette dernière n’apportait pas un réel plus dans la note finale. Elle sera remplacée par le jugement, constitué de 4 points, correspondant aux appréciations suivantes :

  • 0 : le travail ne répond pas à la commande du client ;
  • 1 : le travail répond à la commande du client, mais il y a des imperfections ;
  • 2 : le projet est vendable ;
  • 3 : le travail est excellent.

La notation de notre compétition nationale a été ajustée sur ce modèle, ce qui nécessite de la formation et de l’information auprès des experts, des jurés, des régions…

Quelles sont les spécificités de la discipline plomberie-chauffage ?

La compétition a beaucoup évolué pour la catégorie plomberie-chauffage entre les éditions de Londres et de Leipzig. Auparavant, les jeunes devaient reproduire une pièce qui était tracée. Cette épreuve n’était pas suffisamment représentative du métier de plombier-chauffagiste : quand il est sur un chantier, celui-ci doit imaginer le tracé de la tuyauterie, en plus de la réaliser ; il doit également avoir une vision économique de son installation, pour utiliser un minimum de raccords par exemple, et que ça lui coûte le moins de temps possible. Désormais, en plus de la réalisation d’une pièce, les compétiteurs ont une partie du réseau à créer. L’objectif est de se rapprocher de la pratique du métier aujourd’hui et d’intégrer toutes les technologies disponibles (le sertissage, l’usage des tubes de synthèse…).

Le métier de plombier-chauffagiste évolue. Est-ce quelque chose que vous percevez lors des Worldskills Competition ?

Le métier de plombier-chauffagiste évolue effectivement beaucoup ces dernières années. On constate notamment des disparités entre les pays au niveau de l’usage de certains matériaux, des techniques… Par exemple, la Belgique a beaucoup plus recours au multicouche que la France ; quand l’Allemagne utilise essentiellement la technique du sertissage, la France opte davantage pour la brasure ou la soudure.

La compétition internationale est basée sur le plus grand dénominateur commun de la pratique du métier parmi une trentaine de pays. Un certain nombre d’éléments ne sont pas intégrés à la compétition. En France, l’aspect « mise en service » fait partie intégrante du métier de plombier-chauffagiste. Il est mis de côté lors des WorldSkills Competition, car davantage rattaché à d’autres métiers (le contrôle industriel ou l’électricité). Pour la partie plomberie-chauffage, le dénominateur commun est la pose de la tuyauterie et le raccordement des éléments d’un point de vue hydraulique.

Les Olympiades des Métiers ont su évoluer pour être au plus proches de ce qui se fait aujourd’hui dans les entreprises, tout en préservant des aspects historiques du métier. Par exemple, en parallèle de l’épreuve, les jeunes doivent venir à la compétition avec une pièce en cuivre et le jury élit la meilleure réalisation.

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Concrètement, comment se déroulent les sélections en France ?

Faisons un parallèle avec le sport de haut niveau : les jeunes qui se présentent à des épreuves sont généralement sportifs depuis quelques années. Ils ont appris la compétition, à se préparer, à se connaître, pour aller vers l’excellence. Dans le cadre de WorldSkills International, on a affaire à des jeunes, qui sont toujours dans le cursus de formation professionnelle ou tout juste sortis. Un jour, ils font une sélection régionale, souvent par hasard. S’ils sont bons, il s’agit de leur faire passer le cap du bon professionnel pour devenir d’excellents professionnels et des compétiteurs en 12 à 18 mois. Presque du jour au lendemain, cela demande des efforts considérables, environ 70 heures d’entraînement par semaine, alors qu’ils ont leur vie pro ou scolaire en parallèle. Participer à cette aventure permet aux jeunes d’apprendre à découvrir leurs limites, à les connaître puis à les dépasser.

Qu’en est-il de l’entraînement et du suivi ?

Chaque métier est différent. Certains métiers nécessitent de répéter une gestuelle, d’autres de travailler sur l’organisation, de développer la créativité – tout en étant vigilant sur le fait qu’elle ne soit pas franco-française… Le rôle de nos experts est alors d’accompagner les jeunes pour s’assurer qu’ils s’entraînent bien sur ce qui est demandé pendant la compétition.

En région, les équipes sont suivies par des préparateurs. WorldSkills France organise un module de préparation qui vise à informer les participants sur ce qui les attend lors de la compétition nationale. D’abord, on leur explique ce qu’est une finale nationale, puis ils passent 1 ou 2 jour(s) avec les experts internationaux qui vont leur donner le sujet de la compétition, les aider à en identifier les complexités et leur expliquer comment ils peuvent s’entraîner avant la finale nationale. Les mois suivants, un référent régional prend le relai. À l’issue des finales nationales, les 2 jeunes « titularisables » pour l’Équipe de France sont pris en charge par l’expert métier, qui les accompagnera jusqu’à la compétition. Au menu de l’entraînement : des exercices à réaliser régulièrement et des stages de regroupement (entre 3 et 5). Toutefois, ce qui fait réellement la différence, c’est tout le temps que le jeune passe à s’entraîner chez lui, auprès de son employeur, de son organisme de formation…

En parallèle de la formation technique, et une fois que les titulaires de l’Équipe de France des Métiers ont été désignés, deux regroupements sont organisés. L’objectif est de constituer un « Groupe France » pour que les jeunes aient des repères, des supports, qu’ils développent leur esprit d’équipe, découvrent leurs limites, et leurs capacités à les dépasser…

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Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui souhaite participer aux WorldSkills Competition?

J’ai l’habitude de recommander aux jeunes de tenter l’expérience de la compétition. Il ne s’agit pas d’être le meilleur dès la première compétition – si c’est le cas tant mieux -, mais surtout de reproduire l’expérience. Se retrouver face à d’autres jeunes de son âge, se mesurer sur les compétences techniques, avec les mêmes outils et matériaux : en deux mots « se challenger », c’est cet aspect là de la compétition qui est intéressant dans un premier temps.

On conseille souvent aux jeunes de ne pas attendre d’atteindre le plus haut niveau pour tenter l’aventure des Olympiades des Métiers, mais de la faire dès qu’ils en ont l’opportunité, pour qu’ils se familiarisent avec l’atmosphère, l’exigence, le niveau de compétence… Si l’expérience de la compétition leur a plu, quel que soit le résultat de leur première tentative, ils pourront revenir mieux préparés et plus au fait des attentes auxquelles il leur faut répondre.

Qu’est-ce que les Olympiades de Métiers apportent aux participants ?

Le sentiment commun à tous les jeunes après leur participation à la compétition internationale, c’est qu’ils ont vécu une expérience inoubliable, qu’ils recommandent à leurs pairs. Ce que j’observe personnellement, c’est que ça leur a donné des ailes. Ils ont pu rendre possible des choses qu’ils imaginaient impossibles. Les valeurs qu’ils ont acquises au cours de la compétition vont leur servir tous les jours dans leur carrière. Malgré ce qu’on entend régulièrement sur la santé du secteur et l’emploi des jeunes aujourd’hui, ils sont l’exemple que la voie professionnelle peut permettre d’atteindre une réussite personnelle !

◈ Découvrez également linterview de Michel Guisembert, Président de WorldSkills France ◈

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